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Archived: Syrie : comment l’Arabie saoudite réagira-t-elle à l’offensive russe ?
LE MONDE | 17.10.2015 à 16h12 | Par Benjamin Barthe (Beyrouth, correspondant)
C’est la principale inconnue de la nouvelle équation syrienne. Comment l’Arabie saoudite réagira-t-elle à l’offensive russe, qui cible principalement les rebelles anti-Assad, autrement dit ses propres alliés ? Aux Nations unies, à la fin septembre, le ministre des affaires étrangères saoudien, Adel Al-Joubeir, avait évoqué une « option militaire » pour déloger le président, Bachar Al-Assad, du pouvoir. Un jour plus tard, le 30 septembre, Vladimir Poutine lui damait le pion de façon spectaculaire, en lançant ses Soukhoï à la rescousse du dictateur syrien.
La plupart des frappes russes visent des unités de l’Armée syrienne libre (ASL), l’aile modérée de l’insurrection, du Front Al-Nosra, la branche syrienne d’Al-Qaida, et d’Ahrar Al-Cham, l’un des plus puissants groupes armés syriens, d’obédience islamiste. Ces trois mouvements forment l’épine dorsale de Jaïch Al-Fatah, l’« armée de la conquête », une alliance rebelle qui, au printemps, avait bouté les forces loyalistes hors de la province d’Idlib (nord-ouest), avec le soutien de la Turquie, du Qatar et du royaume saoudien. Le régime Assad montrait des signes de faiblesse inédits, et Riyad se reprenait à rêver de son grand dessein : casser l’axe Téhéran-Damas-Hezbollah pour restreindre l’influence au Proche-Orient de l’Iran, son ennemi juré.
Les Saoudiens face à un dilemmeLe coup de force de Poutine a renvoyé ce plan aux calendes grecques. En enterrant l’hypothèse d’une chute de Bachar Al-Assad, au moins à moyen terme, il place les Saoudiens face à un terrible dilemme. « Soit ils accroissent leur aide militaire aux rebelles et ils prennent le risque d’une confrontation avec les Russes, soit ils les abandonnent et ils prennent le risque de les voir tous rejoindre le Front Al-Nosra et l’Etat islamique (EI) », résume Jean-Marc Rickli, un spécialiste des monarchies du Golfe, établi à Doha.
Le défi lancé aux Saoudiens est d’autant plus grand qu’en déployant ses chasseurs bombardiers dans le ciel syrien, Moscou se rapproche de l’Iran, présent par l’entremise de conseillers militaires et des milices chiites qu’il finance. Une alliance pro-Assad, rivale de la coalition anti-EI conduite par les Etats-Unis, est en train d’émerger. Des sources évoquent même le lancement d’une contre-offensive conjointe, avec l’Iran au sol et la Russie dans les airs.
« Maintenant que les Iraniens envoient des troupes, c’est une véritable guerre, s’écrie Jamal Khashoggi, un commentateur saoudien proche de la famille royale. Il faudrait que l’on accroisse notre aide militaire aux rebelles. Mais contrer la Russie n’est pas une mince affaire. Cela requiert le feu vert des Américains, comme à l’époque de l’Afghanistan. Et le problème c’est qu’à la Maison Blanche nous avons un leader réticent. »
Le « problème » ne se situe pas qu’à Washington. L’exécutif saoudien paraît lui-même divisé sur cette question. D’un côté, les partisans d’une réaction musclée, incarnée par Adel Al-Joubeir et Mohamed Ben Nayef, le prince héritier et ministre de l’intérieur, qui est le favori des Etats-Unis au sein de la dynastie royale ; de l’autre, les tenants d’un accommodement avec Moscou, emmenés par le ministre de la défense, Mohammed Ben Salman, le fils du roi, dont l’emprise sur les affaires du royaume ne cesse de grandir. « Mohammed Ben Salman et Poutine ont tout de suite sympathisé, lors de leur première rencontre à Saint-Pétersbourg, en juin, affirme Theodore Karasik, un analyste sécurité basé à Dubaï. Deux hommes à poigne, ils se ressemblent. »
Riyad lâché par ses alliés régionauxLa capacité de réaction de l’Arabie saoudite est aussi entamée par une situation stratégique délicate. L’élan du printemps, quand le royaume partait à l’assaut des rebelles houthistes du Yémen, fort du soutien des monarchies arabes, est retombé. Ces forces ont échoué à remporter une victoire suffisamment décisive pour obliger leurs adversaires à s’incliner. Les dépenses liées à ce conflit, ainsi que le maintien des cours du pétrole à un niveau très bas, grèvent le budget de l’Arabie saoudite. Pour éponger son déficit, ses dirigeants ont dû se résoudre à rapatrier pas moins de 70 milliards de dollars placés à l’étranger.
Enfin, sur le dossier syrien, Riyad est lâché par ses alliés régionaux. Outre l’Egypte, qui a applaudi les frappes russes, les Emirats arabes unis et la Jordanie y ont adhéré tacitement. Une bienveillance qui répond à des calculs variés. Le Caire peut vouloir monnayer son soutien contre un appui de la Russie à une opération du même genre en Libye, son principal sujet d’inquiétude. Les Emirats arabes unis réagissent par hostilité de principe aux islamistes, qu’ils soient djihadistes ou Frères musulmans. Et la Jordanie, en raison de sa proximité avec le brasier syrien, soigne sa façade de neutralité.
« Face à l’inefficacité américaine contre l’EI, beaucoup d’Arabes sont tentés de miser sur la manière forte des Russes », dit un homme d’affaires français, familier des élites du Golfe. Cette région est dans le collimateur du mouvement djihadiste, comme l’ont prouvé les attentats de ces derniers mois, en Arabie saoudite et au Koweït. « Des responsables saoudiens sont tentés de laisser faire les Russes dans l’espoir de diluer l’influence de l’Iran en Syrie », ajoute Ayman Abdel Nour, un journaliste syrien anti-Assad.
Beaucoup d’analystes s’attendent cependant à ce que les Saoudiens durcissent le ton dès que le rouleau compresseur russo-iranien progressera en Syrie. « Poutine ne laisse aucune porte de sortie honorable à ses interlocuteurs qui voulaient espérer que la Russie puisse être un médiateur, dit Peter Harling, de l’International Crisis Group. En avançant sur le terrain avec le régime Assad et les Iraniens, les Russes forcent l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie à s’impliquer davantage en Syrie. Pas tant parce qu’ils le souhaitent. Mais pour contrer ce qu’ils voient comme une tentative d’imposer le régime et une certaine hégémonie iranienne comme solution à la crise. »
Début octobre, une cinquantaine de religieux saoudiens ont appelé au djihad contre Damas et ses alliés russes et iraniens. Les signataires de la pétition comparaient l’intervention de Moscou en Syrie à l’invasion de l’Afghanistan par l’armée soviétique en 1979. Quelques jours plus tard, la BBC citait un responsable saoudien affirmant, sous le couvert de l’anonymat, que les livraisons d’armes aux rebelles allaient s’intensifier. « Il n’y aura pas de missiles sol-air, les Russes ont mis en garde les Saoudiens et les Américains sont contre, prédit Ayman Abdel Nour. Mais les arrivages de missiles anti-tanks vont continuer. De quoi garantir l’enlisement de l’opération russe. » Et la perpétuation de la guerre civile.
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